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Skinless

Traduction française par Dal Kap.


Une fois, on lui avait dit :

« Les cyborgs n’ont jamais fait de mal à personne. Chez les humains, comme vous et moi, seul le cerveau compte, non ? »

Pff. Rye en rigolait.

Par le passé, Rye avait été abandonné dans les bidonvilles, sans pair ni parent. Tel était l’avenir des enfants lorsqu’ils atteignaient l’âge de treize ans. Quand les autres enfants s’étaient séparés de lui et avaient laissé Rye seul, un homme en costume, balafré, s’approcha du garçon.

Toute réflexion faite, l’étranger aurait pu aller vers lui pour une raison bien pire, comme la mort ou l’exploitation. L’intermédiaire du marché noir était venu lui proposer un travail de livreur, autour et dans les bidonvilles. Ce revenu simple, mais pourtant rare dans la pauvreté écrasante et omniprésente autour de lui, l’avait aidé à soigner la blessure de l’abandon.

A travers ses larmes, Rye, qui n’avait que treize ans, courait courageusement à pied, portant une sacoche du secteur principal des bidonvilles vers le quartier est. Aux heures normales, même les adultes ne s’y aventuraient pas seuls. Mais en début de matinée, vers 5h30, à part pour les décombres, la saleté et les câbles électriques de l’infrastructure en ruine, les rues étaient libres. Braver les dangers en quête de sa paye était devenu son quotidien, et cela satisfaisait bien son amour de l’aventure.

Dans le bloc résidentiel, de faibles lueurs vacillaient. Rye courut dans le complexe vers l’appartement où il devait effectuer sa livraison. Après avoir sonné et attendu, des pas se rapprochaient, venant de l’intérieur, et la porte s’ouvrit.

« Livraison ! », dit Rye, en détournant le regard de son sac vers son interlocuteur. « Pour M. Glen… »

L’homme n’avait pas de visage. Deux globes oculaires, fichés dans un crâne métallique sans revêtement, perçaient le garçon de leur regard. Sur chaque côté des yeux, des veines rouges se dessinaient, bien visibles. Un grand sourire sans lèvres apparut.

Rye poussa un cri. Il se rua vers le hall, d’où il venait. De lourds bruits de pas frappèrent le sol, faisant vaciller les lampes de nouveau. Derrière lui, l’homme sans visage se rapprochait.

Trébuchant dans sa course, Rye jeta son paquet dans le hall, se releva et courut sans oser regarder en arrière.

L’homme sans visage ramassa son paquet.

5h15 du matin

Glen trempa une serviette sous son lavabo puis l’essora avant de sortir de la salle de bains.

« Quels connards », souffla-t-il.

S’effondrant sur son lit, il couvrit son visage avec la serviette humide.

Quelques jours plus tôt, une bagarre de bar avait éclaté, et ses amis et lui s’étaient retrouvés dans la mêlée. Des écervelés, venus des quartiers ouest, avaient déclenché la bastonnade. La plupart des participants ne reconnaissaient pas qui venait d’où, et la dernière chose à laquelle Glen s’attendait était que quelqu’un jette de l’acide dans la foule.

Il avait pris une rasade directement au visage. Il avait déjà perdu sa peau et son crâne d’origine il y a longtemps, mais grâce à un énorme travail de prothèses, la peau synthétique qui recouvrait son visage protégeait en partie ses yeux, eux bien organiques. Malgré tout, l’acide avait rendu sa prothèse faciale inutilisable.

« Ooh », grogna-t-il en pressant la serviette contre son visage.

L’absence de paupières l’empêchait de cligner des yeux, rendant beaucoup de choses difficiles. Pour calmer ses nerfs, Glen tendit le bras vers sa table de nuit pour attraper son analgésique et le finit.

On sonna à la porte.

Glen se releva et alla vite vers le palier. La serviette glissa et tomba sur le sol.

Après avoir ouvert la porte, il regarda le jeune livreur et son paquet.

« La vache », se dit-il. « C’est à cause de la bière, ou ce gosse a vraiment des cheveux noirs1 ? »

« Livraison ! Pour M. Glen… », dit l’enfant avant de regarder son interlocuteur, un regard effrayé apparaissant sur son visage.

« Putain… la serviette. Merde, merde, fuis pas… » pensa-t-il.

Le garçon hurla et s’enfuit vite.

« Hé ! Gamin ! C’est ma livraison ! » cria Glen en lui courant après.

Le garçon trébucha et jeta hâtivement le paquet avant de continuer à s’enfuir. Glen le ramassa, puis ouvrit le paquet pour découvrir son modèle facial et un récipient de peau synthétique désoxydée. « C’est pas trop tôt », dit Glen.


« Félicitations », dit l’homme en costume. Sa voix était aussi indifférente que d’habitude. « Voilà ta paye ».

Quand il tendit l’enveloppe à Rye, les yeux du garçon s’agrandirent. C’était bien plus que beaucoup pouvaient espérer à la fin du mois. Plus qu’assez pour les achats de base dans les bidonvilles.

L’homme alluma sa cigarette et s’en alla en l’avertissant : « Mais ne dis à personne que tu as ça ».

Rye était bien trop jeune pour qu’on le force à oublier ses ambitions et ses désirs. D’habitude, tout devait être partagé avec les autres. Cette fois, Rye avait le chèque rien que pour lui, sans aucune obligation de le partager avec ceux qui l’avaient rejeté.

A travers la fenêtre, Cassini, la ville des lumières, projetait une belle lueur scintillante sur l’horizon. Quel meilleur endroit pour passer le reste de la journée ?

La frontière entre la ville et les bidonvilles était presque inexistante. Pour les citoyens, cela avait son importance. Mais ceux des bidonvilles ne le savaient pas, ou n’y prêtaient pas attention. Le vrai nom des bidonvilles était Sito, un secteur autonome. Les habitants de Sito prenaient leur lieu de vie pour des quartiers rejetés par Cassini, alors que leurs ancêtres se seraient battus pour en faire une nation nouvelle et indépendante.

Il était très simple de passer de Sito à Cassini. Il n’y avait pas de mur ni de gardes, seulement un large espace vide. La distinction était uniquement digitale. Avec ses plus beaux habits, sans déchirures ni trous, Rye traversa la frontière et s’approcha des faibles lueurs colorées au-dessus des pavés grisâtres.

Des allées remplies de poubelles aux rues impeccables, du béton usé au métal luisant, de l’odeur de tabac froid à l’air propre, Cassini présentait une nouvelle catégorie de standards de vie. Chaque lumière de la ville était suspendue aux grands buildings, comme les diamants d'un diadème posé sur la province2.

Rye observait les rues en restant dans l’ombre. Il vit des enfants tenir la main de leurs parents. Une voiture parfaitement propre passa devant lui, et il vit son reflet solitaire dedans. Il mordit sa lèvre et détourna le regard.

La vitrine d’un magasin mettait en avant des objets électroniques. Ces engins peuvent trouver leur utilité pour beaucoup de choses : jeux pour enfants, travail de bureau… De beaux écrans montraient une image fluide, précise, avec des couleurs vives. Malheureusement, malgré son envie d’en acheter un, le prix devait être considéré : c’était plus élevé que ce qu’il avait.

Rye soupira.

Il traversa la route vide pour aller vers le centre-ville. Dans les rues, il se rendit compte que les vêtements des piétons étaient de plus en plus sophistiqués. Les caméras de surveillance devenaient plus abondantes, et les patrouilles de police se faisaient plus fréquentes. Rye comprit qu’il valait mieux pour lui de rentrer.

« C’est un bel endroit », dit Rye en levant le regard vers les buildings, puis vers le flux de circulation aérienne. Les lumières de la ville semblaient éclairer le ciel de nuit, sans étoiles.

« Un jour, je vivrai ici ». Ce n’était pas un vœu, mais une promesse à lui-même.

Au loin, une gigantesque tour s’élevait parmi les nuages sombres.


  1. The phrase "cheveux noirs" is odd, as "cheveux bruns" commonly refers to both brown and black hair, but used for accuracy and story purposes.

  2. The original text was "tiara upon the terrain". The word "tiare" has religious connotations and was considered inappropriate for the text. The alliteration could not be preserved and has been converted to a 'di' sound.


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